Sortie cinéma : Un magnifique portrait de femme intitulé « Monsieur ».

C’est aujourd’hui, 26 décembre 2018, que sort, dans les salles de cinéma françaises, l’un des deux derniers bons films de cette année 2018, à savoir le premier long métrage de fiction de la réalisatrice indienne Rohena Gera, intitulé « Monsieur ».

En attendant de vous offrir une interview de la réalisatrice Rohena Gera, dans son numéro papier du mois de janvier, « FemmeS du Monde » vous propose de découvrir cette coproduction Indo-française, à mi-chemin entre cinéma d’auteur et cinéma grand public.

Ratna, une « encore jeune femme » devenue veuve à l’âge de 19 ans, ayant quitté son village pour s’installer et se donner un avenir à elle, à Bombay, est la domestique – « la servante » -, de Ashwin, homme issu d’une famille aisée, revenu des USA pour satisfaire à l’obligation filiale traditionnelle qui pèse sur ses épaules.

Ces deux êtres que tout, dans la société indienne, séparent, vont, dans cet appartement où il est le propriétaire mais où elle est la maîtresse (du fait que c’est elle qui la fait fonctionner en toute chose), vont, non seulement cohabiter, mais, au fur et à mesure, se découvrir, s’apprendre…s’effleurer, ouvrant la porte à l’amour qui n’en demande pas plus pour s’insinuer, s’infiltrer.

Si l’on se contentait de ne dire que cela de « Monsieur », nous n’aurions qu’une histoire d’amour téléphonée comme les auteurs de tous les arts narratifs nous en servent depuis la nuit des temps. Ors, véritable chance pour nous, Rohena Gera – la réalisatrice, dont c’est le premier long métrage de fiction – ne se sert de cet argument narratif que pour nous faire entendre, voir et réfléchir bien au-delà de la banale histoire d’amour sous une énième forme de « Roméo et Juliette » !

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Bien que tout à fait d’accord avec nous, les plus convenus, toutes les « belles et bonnes âmes – principalement occidentales », vous diront, haut et fort, que c’est l’injustice des castes en Inde, provoquant l’indifférence des plus nantis vis à vis des plus pauvres, qui fait de ce film un « beau film », un « film vrai ». Si, à un certain niveau, ils auront raison – puisque la réalisatrice elle-même revendique ce message -, ils auront, tout de même tort.

Oui, ce film traite de cette profonde injustice de considérer que, selon ta naissance, tu appartient à une caste et que ton destin est d’y rester jusqu’à ta mort (ta prochaine incarnation, en l’occurrence, selon les croyances indiennes). Mais c’est penser de façon ethnocentriste occidental, que de s’indigner de cet aspect de la tradition culturelle et cultuelle indienne et hindoue car c’est faire fi de la réalité du monde entier, y compris de la société « Ouest-européo-nord-américaine » qui vit, depuis toujours, dans ce même système de castes, où celles-ci sont les milieux sociaux-professionnels (et donc financiers), les quartiers où l’on nait, grandit, vit et meurt, et tout le reste du « système sociétal » qui le complète. Ce qui démontre, lorsque l’on veut bien prendre un peu de recul vis à vis de son « petit monde civilisé occidental », que la culture indienne est, finalement, plus honnête avec elle-même, puisqu’elle reconnaît ouvertement qu’elle s’établit sur une « catégorisation » des êtres humains que les autres cultures refusent de reconnaître comme étant, également leur système socio-culturel.

Ainsi donc, si « Monsieur » n’avait été « QUE » cette revendication, là encore, il n’aurait été qu’un film parmi tant d’autres, le sujet nous ayant été très finement présenté par de grands auteurs, depuis des siècles, particulièrement de la part des anglais avec leurs nombreuses histoires ayant pour fond les « maîtres et les valets » des nobles et/ou riches bourgeois (« Jane Eyre », de Charlotte Bronté, en étant un très bel exemple, entre autres).

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« Monsieur », nous montre, donc, ce (non)-rapport entre riches et pauvres, cette triste réalité que, pour les plus nantis, les personnes à leur service ne sont que des « services incarnés » et non des personnes à part entière. Mais, là encore, fort heureusement, la réalisatrice Rohena Gera, le fait pour mieux mettre en avant quelque chose de bien plus grand que la sempiternelle « lutte des classes » !

En fait, tout tient, principalement en deux choses. La première est la personnalité de Ratna, héroïne du film et, surtout, héroïne de la Liberté (oui, celle avec un « L » majuscule !». Cette Ratna, issue du milieu rural – et donc ultra traditionaliste, avec tous son lot d’ignorances qui conduisent, inévitablement, à ses croyances/superstitions, fatalité dogmatique et autres aspects de l’esclavage dont elles accablent aussi bien les sociétés dans leur entier que les êtres dans leur individualité.

Ratna, elle, a eu la chance d’être doté d’une véritable volonté de refuser la fatalité de sa condition prévue et ordonnée pour/par sa caste ! Jeune veuve villageoise, elle n’a le droit de ne rien être – et encore moins d’être « quelqu’un ». Mais, en partant vivre à Bombay, elle – presque – être celle qu’elle aspire à être (en l’occurrence, une créatrice de mode) ! Ratna a des espoirs et elle est déterminée à se donner toutes les chances de les voir devenir réalité ! Elle n’abdique pas devant le moindre obstacle qui se présente sur la voie qu’elle veut suivre – et, pourtant, grands et nombreux sont ces obstacles qui sont sur sa route !.

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A l’inverse, son employeur – son « monsieur » -, bien que semblant avoir reçu tout ce qu’il faut pour diriger sa destinée, sa « réussite-d’office », n’a pas, en lui, la volonté d’être un homme libre (ceci expliquant, souvent, cela…) ! Fiancé à une très belle jeune femme bien née qu’il n’a jamais aimé mais qu’il s’apprêtait à épouser pour satisfaire aux attentes de ses parents, Ashwin a besoin de trouver le prétexte d’une infidélité apprise juste avant le mariage, pour tout annuler. De plus, il est revenu à Bombay, non pas par choix, mais par obligation filiale !

Il faudra le courage de Ratna, outrepassant ses « droits » de « servante » en parlant franchement à Ashwin, pour que celui-ci commence à prendre du recul vis à vis de sa propre situation, et déclenchant le « petit quelque chose » en lui qui le conduira à tomber amoureux de sa bonne à tout faire…Mais, concernant cet aspect du récit, nous n’en diront pas plus ici (il vous faudra aller voir le film où, « au pire », lire l’interview que la réalisatrice nous a déjà accordé et que vous trouverez dans le numéro de janvier du magazine papier de « FemmeS du Monde »…).

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Passant, donc, à présent, aux aspects « techniques » du film, il est bon d’aborder la mise en scène de « Monsieur » et, particulièrement, la symbolique quasi invisible de la barrière, pourtant, tout à fait tangible, qui sépare les deux principaux protagonistes de cette histoire que sont Ratna et Ashwin.

Si certains plans montrent très clairement que les deux héros de cette histoire vivent chacun dans un monde qui côtoie l’autre sans jamais s’y immiscer, tels que les mouvements de caméra faisant passer d’une pièce, dans laquelle l’un se trouve, à celle où se trouve l’autre, au même instant, nous présentant la cloison matérielle qui les sépare – ainsi que les ambiances opposées qui y règnent -, il faut beaucoup d’attention et/ou un esprit rompu à l’exercice, pour distinguer toutes les autres barrières matérielles que la Rohéna Gera réalisatrice inspirée de « Monsieur », a intelligemment et subrepticement posé et qui sont le plateau que Ratna tient toujours devant elle, un meuble, etc…et jusqu’à une lumière ou une ombre !

La symbolique de la différence, non pas, cette fois, de monde, mais d’ouverture au monde – et donc, d’ouverture à la vie -, est également là par les lieux dans lesquels évoluent les deux personnages principaux de « Monsieur » , lorsqu’ils ne sont pas ensemble dans une même pièce de l’appartement! D’un côté, nous voyons Ratna vivant « hors les murs », en mouvement, donc vivante, puisque libre. Tandis que, de son côté, Ashwin n’est vu que dans des lieux clos (bureau, voiture, etc…). Seul une scène le montre passant des heures à son balcon, après avoir reçu les propos de Ratna le remettant en questionnement, regardant la vie qui grouille dans cette ville de Bombay (véritable troisième personnage principal de ce film). Cependant, là encore, Ashwin est limité, puisque, vu de l’extérieur, il reste « encadré » par des frontières que forment les immeubles autour de celui dans lequel il vit, lui donnant, certes, un début de recul, mais pas encore d’horizon dégagé.

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Pour finir, nous saluerons la belle performance des deux principaux interprètes, à savoir :

L’actrice Tilotama Shome (que les spectateurs les plus avertis de cinéma indien se rappelleront avoir vu, particulièrement, dans le film de Mira Naïr intitulé « Le mariage des moussons » – dans lequel elle interprétait, déjà, une servante tombant amoureuse d’un homme d’une caste dite supérieure…mais qui n’est pas ce qui a inspiré le choix de la réalisatrice de « Monsieur », comme elle nous l’a elle-même confier dans l’interview qu’elle nous a accordé) qui a su donner sa force, sa conviction, à ce personnage de Ratna.

L’acteur Vivek Gomber, connu pour son rôle dans « court » qui lui a valut, en 2014, le prix au festival d’Antalya (Turquie), qui joue toujours avec une très grande justesse de ton.

Christian Estevez

Crédit photos : avec l’aimable autorisation de « Diaphana distributions »

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