Critique littéraire : « Ouverture à la française », de Dora Djann.

Débutée il y a deux semaines, sur le site de FemmeS du Monde magazine, la mise en ligne de la totalité des critiques littéraires qui, jusqu’à présent, n’étaient disponibles que dans les numéros papier de « FemmeS du Monde magazine », afin de donner une sérieuse plus-value à notre mensuel, c’est au tour du primo-roman de Dora Djann « Ouverture à la française » de vous être proposé.

Du fait de la difficulté à se procurer les numéros papier, dont nous a fait part une grande partie de notre lectorat – et en attendant de pouvoir vous les proposer en version numérique téléchargeable directement à partir d’une page spécifique de notre site internet -, nous avons pris la décision de vous offrir l’occasion de lire les critiques littéraires publiées jusqu’au numéro de mars 2020, et ce dans un ordre totalement aléatoire vis à vis de la chronologie de parution.

« Ouverture à la française »

Auteure : Dora Djann

Editrice : Emmanuelle Collas

206 pages

Date de sortie (France) : 30 août 2019

4ème de couverture :

Originaire de Turquie, Ziné n’a pas revu son père depuis quinze ans, depuis qu’elle s’est mariée avec un Français et sans le consentement de sa famille. Maintenant qu’elle a divorcé, elle voudrait renouer avec lui mais elle craint d’être la cible d’un crime d’honneur. Ziné se met à fréquenter le milieu kurde dans le quartier où vit son père, le dixième arrondissement parisien. Elle se confronte alors à l’histoire du son pays natal, le Kurdistan. Mais pas seulement…

Ziné retrouve sa mémoire de petite fille. Elle raconte alors la vie d’une famille kurde de Turquie, dont les parents communistes, engagés contre l’obscurantisme, le matérialisme et le patriarcat, sont arrêtés, emprisonnés et rejetés par la famille, les déménagements incessants entre Gaziantep et Istanbul, sous l’autorité exclusive du grand-père, le souffle commun aux femmes kurdes et alévies, les discussions secrètes des parents dans la langue natale interdite, leur départ, sa solitude, puis son exil. Elle trouve dans ses souvenirs de fille de militants communistes exilés en France la force de s’engager dans la résistance kurde.

Notre avis :

Parmi les belles surprises de cette rentrée littéraire 2019, l’éditrice Emmanuelle Collas et la sûreté de son goût qui fait de la ligne éditoriale de sa maison d’édition une des plus attrayante, à nos yeux, en France, nous offre, avec la nouvelle auteure, Dora Djann et son roman « Ouverture à la Française », l’un des primo-romans que nous préférons, parmi tous ceux, pourtant très nombreux, à sortir cette saison.

Dans « Ouverture à la française », Dora Djann nous livre un peu d’elle-même, en nous présentant une héroïne kurde alévie de Turquie (Kurdistant turque, pour être précis) du nom de Ziné et qui finira par immigrer en France.

Ce roman, qui, à partir du second chapitre, nous ramène aux sources de Ziné, de sa naissance, de sa terre natale, de sa culture et langue maternelles, annonce donc, dès le début, qu’il va nous amener à voyager dans le monde des origines propres à chaque être, de ses racines – que ce soit celles de l’ethnie et de ses traditions, celles de la famille (ici, particulièrement, la relation père-fille), de la langue (les langues?) – avec la présence de mots, voire de phrases, en kurdes et en turc, non traduits, mais qui coulent de source dans ce récit et la compréhension du personnage de Ziné -, et de l’Histoire (celle avec le petit « h » construisant celle avec le grand « H »), mais, aussi de ces racines que l’on « décide de se construire pour se construire ».

Plus important à nos yeux, « Ouverture à la française » nous parle, particulièrement, du statut et de la condition de la femme kurde – qui, en fait et hélas, sont communs à pratiquement toutes les civilisations humaines. Si le premier chapitre nous présente l’héroïne entrain de guetter son père qui refuse de la voir depuis quinze ans parce qu’elle n’a pas respecté la volonté de celui-ci et la tradition (la première étant, malheureusement, un fondement de la seconde, puisque ce sont les hommes – et non pas les Hommes -, qui décident de ce que doivent être les traditions), c’est bien pour nous parler de la difficulté d’être soi-même quand on n’est/naît femme, et donc de choisir son destin. Et c’est très intelligemment que l’auteure nous montre la réalité de la condition féminine au sein de la culture kurde, ne le faisant pas frontalement, de façon agressive, mais presque par non-dit, par sous-entendu, puisqu’il n’est pas question, dans ce roman, de faire des descriptions « grandiloquentes » mais, plutôt de faire appel à notre intelligence pour savoir lire entre les lignes.

Mais, comme le précise le quatrième de couverture de ce roman, Dora Djann nous parle aussi de résilience et, encore plus, en fait, de « comment arriver à ses fins, comment l’emporter, lorsque « l’autre » à l’avantage, de façon arbitraire, dans votre face à face ». Et ce sujet que traite Dora Djann avec une plume déjà très sûre, il se trouve même, tout simplement dans le titre du roman puisque « Ouverture à la française », c’est le nom que l’on donne, dans le jeu d’échecs, à une façon d’ouvrir une partie lorsque l’on se voit attribué les noirs (les blancs, selon la règle immuable – et forcément arbitraire – des échecs, ayant un avantage dès le début puisque ce sont eux qui jouent le premier coup, et partent donc, de facto, avec un avantage) et qui, par un déplacement très audacieux des premiers pions noirs, donne la possibilité de compenser son « handicap naturel » et d’obtenir, même, la victoire sur les blancs (d’ailleurs, cette ouverture est appelée « à la française » car elle fut pratiquée, pour la première fois de l’histoire, en 1834, par le « cercle parisien de la régence », en réponse au « Westminster club » de Londres, dans une partie d’échec épistolaire, et qui permit à l’équipe parisienne de l’emporter, alors qu’ils jouaient avec les noirs). Lorsque l’on sait cela (merci à internet d’exister!), on comprend que notre héroïne – qui joue aux échecs avec son père…et mieux que lui -, va savoir tirer son épingle du jeu de la Vie malgré ce « handicap naturel » qu’est de naître fille dans un monde où les règles ont été établis par et pour les hommes, et ce, en sachant prendre des risques.

Des risques, par contre, nous n’en prend pas en se décidant d’ouvrir la partie que nous propose Dora Djann et son « Ouverture à la française », ayant eu l’audace et le courage de donner plusieurs de nos heures à ce primo-roman d’une maison d’édition qui n’est pas de celles que nous mettent, d’office, sous le nez les médias, les « supermarchés de la littérature » et autres « bibliothèques-usines de rendement ».

Christian Estevez

Critique disponible dans le numéro de septembre 2019 de « FemmeS du Monde magazine », dossier « spécial grande rentrée littéraire 2019 – Partie 1/2/ »

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