Cinéma – ressortie salles (France) : « Une femme dans la tourmente », quand la beauté du mélodrame vous emporte !

Ce 9 septembre, parmi les films à l’affiche dans les salles obscures hexagonales, ce n’est pas du côté des nouveautés que viendra le film à voir, mais de celui des ressorties cinéma, généralement des versions restaurées en 4K (images Ultra Haute Définition) afin de, surtout, promouvoir leur sortie en DVD et, encore plus, en Blu Ray.

Le joyau du cinéma qu’il sera possible d’admirer est « Une femme dans la tourmente », de l’immense Mikio Naruse, que le plus public français non extrêmement averti du cinéma japonais n’a commencé à découvrir que durant les années 1980 et, surtout en 2015, grâce à la sortie alors inédite de ce même film, alors que le réalisateur a toujours été reconnu par les japonais et les grands amateurs étrangers du cinéma nippon, comme l’un des cinq plus grands réalisateurs du pays des cent ans de son histoire (l’un des « cinq doigt de la main qui a porté le cinéma nippon », comme nous l’avons écrit dans notre article-hommage dans notre dernier numéro papier).

Considérant, personnellement, « Une femme dans la tourmente » comme le plus beau des presque quatre-vingt films de Mikio Naruse, nous ne pouvions passer à côté de l’occasion qui nous est donnée, par sa ressortie en salles, de vous en parler.

Argument du film :

Reiko, veuve de guerre qui s’occupe du petit commerce de ses beaux-parents, voit son avenir menacé par l’ouverture prochaine d’un supermarché dans le quartier. C’est alors que Koji, son beau-frère, revient à la maison après avoir quitté son emploi à Tokyo.

Avant-dernier des soixante-dix films de Mikio Naruse, « Une femme dans la tourmente » fut la seizième des dix-sept collaboration avec son actrice fétiche, Hideko Takamine (une des plus grandes actrices de l’histoire du cinéma japonais), sur une durée de vingt-trois ans. Reconnu par tous les spécialistes comme l’un des plus magnifiques films du cinéaste, ce film réalisé en 1964 (soit cinq ans avant la mort de Naruse), est aussi à classé parmi les plus magnifiques mélodrames de toute l’histoire du cinéma mondial, et ce d’autant plus qu’il va à l’encontre de tous les codes convenus du genre.

Mikio Naruse, entant qu’initiateur du mouvement cinématographique gendai-geki (également appelé shomingeki – films sur les gens d’origine modeste), il est l’un des deux grands versants (celui pessimiste) de ce cinéma, avec Yasujiro Ozu (dont il partage aussi le thème de la famille japonaise en proie aux mutations de la société). Refusant le grandiloquent, le sensationnel et l’utilisation du pathos pour s’exprimer car il est le cinéaste du réel. Ses films sont emprunts d’une profond respect pour le genre humain – et donc des individus qui le compose – plutôt que d’un humanisme « universaliste », qui aime « les masses », les « communautés ». Mais, parce que réalistes, ils sont « brut de décoffrage ». Il n’y a pas de ce sentiment de supériorité qu’est la pitié chez Naruse et il refuse les « dialogues-citations », faisant dans le dialogue du vrai, celui sortant très rarement du propos trivial. C’est tout cela qui donne la force mélodramatique au cinéma de Mikio Naruse et dont « Une femme dans la tourmente » est son œuvre la plus aboutie dans ce genre.

Affiche originale de « Midareru » – « Une femme dans la tourmente », pour le titre français

Pour autant, Mikio Naruse n’oublie pas de nous parler de la condition humaine et, particulièrement de cette classe composée des petits commerçants qui vont subir de plein fouet les grands bouleversements de la « modernité » (disons plutôt, très honnêtement, du capitalisme à l’anglo-saxonne) qui transforme les personnes en masses de consommateurs, les individus en individualités, abandonnant les valeurs ancestrales comme la politesse, le respect de la personne pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle a et/ou représente, et les troquant (les « soldant », pourrait-on même dire) pour du divertissement de masse, pour la « gloriole », pour le mépris de ceux qui ne réussissent pas socialement (la scène marquante de cette partie du film, est celle où, dans un bar, un groupe de jeunes gens qui font concourir des jeunes filles à celle qui avalera le plus d’œufs durs dans un temps donner, se gavant littéralement afin d’empocher la somme promise à la gagnante. Concours qu’organise les jeunes hommes sans remords, arguant du fait que les œufs du supermarché qui vient de s’ouvrir dans le quartier sont si peu chers qu’ils ne valent pratiquement rien – tandis que l’épicier du quartier, lui, les vendant presque le double, ne fait pourtant pas une marge suffisante pour s’en sortir). Car, ce que l’on peut considérer comme la première partie du film « Une femme dans la tourmente », est un film social à lui seul. Le supermarché qui vient de s’ouvrir fait la ruine de tout les petits commerçants puisque ceux-ci ne peuvent descendre leurs prix au niveau ridiculement bas dudit supermarché. En cela, on ne peut s’empêcher de se remémorer le roman « Au bonheur des dames », d’Émile Zola, avec l’arrivée du premier grand magasin de Paris qui provoquera la ruine et jusqu’à la mort du petit commerce et de ses commerçants (rien d’étonnant, en fait, dans cette similitude puisque c’est en France qu’est né le capitalisme que les anglais exploiteront, par la suite, pleinement). Cette première partie du film, en plus de permettre à son réalisateur de montrer, une fois de plus, son engagement contre cette peste apportée par l’armée des États-Unis d’Amérique, et qui dévastera bien plus le Japon que ses tristement célèbres bombes, mais aussi son pessimisme pour l’avenir de son pays (tout comme c’était le cas, une fois de plus, de Yasujiro Ozu, mais également, en littérature, de Yukio Mishima ou encore Kobo Abé), introduit les personnages principaux de ce mélodrame, aidant à faire connaissance avec eux, avec leur personnalités, leur situations respectives. Et puis, porter principalement l’attention sur les vicissitudes des commerçants de ce quartier reste tout à fait dans la cohérence du film dont le titre « Une femme dans la tourmente », n’est que celui donné, comme c’est souvent le cas, très mal par les personnes chargées de la promotion des films étrangers, afin de le vendre comme un baril de lessive. Le titre original de ce film est « Midareru », ce qui, en japonais, signifie tout simplement « Tourments »). Comme nous l’avons précisé plus haut, Mikio Naruse est l’initiateur du genre cinématographique traitant des gens de condition modeste et, en même temps, le grand génie du mélodrame. « Une femme dans la tourmente » en est le film le plus abouti des deux genres, dans le cinéma de Naruse.

Dernier plan, dernière image du film, que l’on garde à jamais en mémoire.

Pour ce qui est de l’histoire d’amour contrarié de « Une femme dans la tourmente », elle est subtilement dévoilée au fur et à mesure du film, ne trouvant son apogée que dans la troisième partie du film, celle où, après que les deux amoureux contrariés par les conventions sociales que sont Reiko, veuve de guerre alors qu’à peine mariée, et Koji, le benjamin de la famille et beau-frère de Reiko, se soient retrouvés, côtoyés, que l’un ai fait les pas nécessaire vers l’autre qui, à l’inverse, reculait – et ce, chacun leur tour -, mais avec un amour mutuel dont on comprend qu’il continu à grandir. Mais, surtout, elle ne trouve sa véritable apothéose – sa véritablement fin, aussi, que dans les toutes dernières minutes où Mikio Naruse nous épargne le pathos coutumier aux mélodrames, par un aboutissement tout à fait inattendu -comme l’est la vraie vie elle-même – et dont on ne peut que constater la réalité du fait, ce qui la rend encore plus intense, à l’instar de la dernière image du film, sur le visage de Reiko où l’on saisit pleinement tout le désespoir et la dévastation qu’elle connaît alors, impuissante, elle aussi, devant ce qui est.

Christian Estevez

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